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De tradition orale, je me demande comment mettre en commun ces histoires de femmes pour nourrir d’autres femmes. Inspirées de faits et vécus réels, les noms sont de pure fiction. De conversations en conversations, découvrez d’autres réalités. Quand le monde s’ouvre avec d’autres perspectives, on enrichit profondément sa vie. De multiples chemins deviennent possibles.

Anna : Comment s’est passé le début de grossesse ? Bien, sur le plan médical, mais de la fatigue. La fatigue, c’était pénible.

Enzo : Euh… Tu étais pénible.

Anna : Quoi ! Pénible. Tu exagères.

Enzo : Tu rigoles j’espère. Tu étais, non, tu ES insupportable.

L’accompagnante : Qu’est ce qui se passe en réalité ?

Anna (soupirs) : Et bien, c’est vrai. C’était vraiment difficile. Le changement physique, les seins, les tiraillements au ventre. La nausée, je n’en parle pas. C’était terrible, du matin au soir. Cela vient juste de s’arrêter. Là, à peine le 4ième mois entamé. Pour le reste, je suis d’une humeur exécrable. Un rien m’énerve. Tout m’énerve. Je ne supporte plus rien.

Enzo : Oui, ça c’est le pire. Mon cousin me l’avait dit. « Prépares-toi à la supporter ». Je pensais qu’il exagérait, mais là, c’est bien vrai, il faut les supporter. En ce moment, je crois qu’on touche la limite. Je passe mon temps à lui renvoyer qu’elle dépasse les bornes. On se dispute. Je ne supporte plus cette pression constante.

Anna : Oui, mais tu ne peux pas comprendre. (Anna se retourne vers l’accompagnante). Je suis…
Comment dire ? Hypersensible. Avant, rien ne me touchait. J’étais droite. Je ne bronchais pas. Maintenant, je regarde un truc insignifiant à la télé, et vlan, je pleure. Pour rien. Je ne me reconnais plus.

L’accompagnante : Et, est-ce que tu acceptes que ça se passe ?

Anna : Non, je n’en peux plus. Chaque jour, c’est différent. Je passe mon temps à me plaindre, ce n’est pas moi. Si j’avais su…

Enzo (en caressant la main d’Anna): Bon, c’est vrai, on l’a voulu ce bébé, mais on n’imaginait pas un début comme ça. J’en ai tellement marre aussi. Il y a trop de pression. La seule solution que j’ai trouvée. Je m’en vais. Je mets mes tennis et je vais faire 20 km en courant. Je me défoule, après je suis zen. Ca ne peut pas durer.

L’accompagnante : Et toi Enzo, est-ce que tu acceptes ce qui se passe ?

Enzo : Bien oui, puisque c’est moi qui prend.

L’accompagnante : Je dirai plutôt non. Sinon, tu resterais près d’elle.

Enzo : Oui, mais je ne sais plus quoi faire d’autre que de lui dire à quel point c’est trop. Je n’en peux plus.
Et je ne comprends toujours pas à quoi c’est dû.

L’accompagnante (souriant) : Et bien (Silence puis rires). J’ai une bonne nouvelle.
Ça s’appelle « GROSSESSE ».

L’accompagnante rit de bon coeur. Enzo finit par rire aussi. Anna rit au milieu des larmes.

Enzo : Ah ! Ca fait du bien d’en rire. Que se passe-t-il ?

Anna : Oui, ça fait du bien de rire. On prend ça tellement au sérieux. En parler comme ça, ça fait du bien aussi.

L’accompagnante : Anna, j’ai une question qui aura l’air de n’avoir aucun rapport avec tout ça. As-tu pris des hormones avant d’être enceinte ?

Anna : Oui.

L’accompagnante : Combien d’années ?

Anna : Depuis l’âge de 18 ans, donc 9 années.

L’accompagnante : Et bien, je te demande cela, car avec le temps, je constate que tu racontes le vécu de plein d’autres femmes. C’est, voyez-vous, un peu l’histoire des femmes modernes. Celles qui prennent des hormones plusieurs années durant. Par leur biais, elles maîtrisent les changements de leur vie féminine. Un bébé, quand elle veulent. Pas besoin de sexualité pour avoir des hormones. A 16 ans, lors de la féminité naissante, on atténue les changements physiques grâce aux hormones. Je ne remets pas en question le progrès que la pilule à amener dans la vie féminine, j’indique une partie conséquences.

Enzo : Les hormones ?

L’accompagnante : Oui, la pilule.

Enzo : Ah, d’accord.

L’accompagnante : Donc dans son corps, si une femme n’a pas d’hormone artificielle, chaque mois elle vit des changements physiques et d’humeur au rythme de son cycle hormonal. Tu savais ça toi, Enzo ?

Enzo : Non.

L’accompagnante : Beaucoup de femmes ne savent plus, non plus. En 1ière partie de cycle, elle a peut avoir les seins qui gonflent. Pendant l’ovulation, elle peut avoir des petits maux de ventre, voire de dos. Ensuite, il y a les règles. Tu connais la réputation des femmes quand elles ont leurs règles ?

Enzo : Oui, c’est vrai (rires).

L’accompagnante : Sauf qu’avec une pilule, les femmes ne vivent plus les variations des sensations du corps. Elles n’ont plus à s’occuper de leur humeur variable. Tout est stable. Leur humeur stable laisse apparaître leur caractère. Leur caractère, c’est elle. C’est du moins ce qu’on finit par croire aujourd’hui. Exit les maux de ventre, les seins qui se tendent. Et du coup, les femmes ne sont plus proches de leurs sensations corporelles. Elles n’ont plus eu besoin de les apprivoiser, ni leur humeur. Or, tout ça fait partie de la nature même des femmes, vivre le changement.

Enzo : Et que se passe-t-il pendant la grossesse ?

L’accompagnante : C’est l’explosion de la Vie. C’est une explosion 10 puissance 100 d’hormones naturelles. C’est l’adolescence multipliée par 1000. C’est l’eau d’un fleuve qu’on a retenu pendant des années et qu’on libère tout d’un coup.

Enzo : Donc, c’est une déferlante. On ouvre toutes vannes… d’hormones.

Anna : Quand j’ai arrêté la pilule, on m’a dit que je pouvais attendre plusieurs mois avant que ça prenne. Mais, en réalité, 15 jours après j’étais déjà enceinte. J’étais contente, mais je ne m’y attendais pas si tôt et donc pas tout à fait prête, non plus.

Enzo : oui, c’était un choc pour tous les deux. Je comprends mieux. Pardon, ma chérie. (Enzo l’embrasse).

Anna : Je comprends mieux, mais que puis-je faire ?

L’accompagnante : Anna. ACCEPTER. Accepte ce qui est. Accepte l’humeur insupportable du jour tel que c’est. Accepte le moment où ça se présente. Aujourd’hui, c’est comme ça. Pas plus. Pas moins. Pas de jugement, non plus. Inutile d’y accorder la moindre valeur, car demain ce sera encore différent. Plus il y a de jugement de valeur aux choses, plus on se place en réaction contre ça. Plus on y accorde de l’importance, plus forte encore sera notre résistance.

Anna : Evidemment. Pas si facile.

L’accompagnante : Je ne dis pas que c’est facile. Ni même que vous y parviendrez dès demain. C’est juste une direction vers où vous pouvez aller.
Accepter, c’est s’ouvrir. Enceinte, une femme découvre, dans tous les sens du terme, ce que signifie OUVRIR. Le corps (elle écarte ses mains devant le ventre) et bientôt ça va se voir (rires).Puis, son cœur. Un enfant, en plus du couple. Ainsi de suite. Et, bien d’autres choses encore…
Enzo !

Enzo : oui.
L’accompagnante : Accepte aussi ce qui se passe.

Enzo : Mais je la supporte déjà.

L’accompagnante : Supporter quelque chose n’est pas accepter. C’est y résister. Lorsqu’un être humain n’accepte pas, il se met dans le jugement de ce qui se passe. JUGER le sépare de son expérience. Il se coupe de lui-même, de l’autre. Il se referme. IL est SEUL. Cela te parle ce que je dis ?

Enzo : oui, totalement. On se sent déjà seul, en effet. D’ailleurs, on n’en a pas parlé autour de nous.

L’accompagnante : Ainsi, si tu veux aider Anna, accepte ce qui se passe sans jugement. Quand on commence à se prendre la tête, on fixe la chose (comme une réalité inébranlable). Je me répète. Laisse glisser. Pour Anna, tu es un miroir (et vice versa). Si l’image reflétée est une critique, c’est difficile pour l’autre de l’assumer. C’est ta participation. Cela vous paraît abordable ?

Anna sourit et essuie ses larmes en même temps. Enzo l’embrasse encore une fois. Ils hochent la tête ensemble.